Entre deux chaises
Cette page n'est pas là pour vous raconter mon pèlerinage solitaire sur les terres grecques où j'ai pu voir le plus ancien théâtre, celui de Dionysos à Athènes.
Cette rubrique est un retour aux sources du théâtre, oui, mais pas l'origine mondiale ... Mais bien un retour à mes racines artistiques familiales. Vous allez découvrir l'histoire de ma branche maternelle, car c'est cette partie qui a une influence sur mes passions et sur ma culture.
Vous y verrez aussi que la souffrance est intrinsèquement liée à l'art, dans notre ADN et dans ma chair. Permettez-moi de ne pas y exposer toute la violence, par pudeur et par tristesse, pour nous concentrer surtout sur l'aspect culturel.
Bon voyage temporel.
Mes deux arrière-arrière-grands-mères ont fuit l'Espagne à cause de la pauvreté. Elles ont réussi à venir en France, par l'Exode, avec l'aide des Gens du Voyage. Leurs filles sont nées en France et sont devenues mes deux arrière-Grands-Mères. Germaine Périchet a rencontré Marius Maublanc, mon arrière Grand-Père. Ils ont eu mon pépère Luc. Et Raymonde Houdan a rencontré mon grand-papa, Henri Bardin, ils ont eu ma mamie Paule.

Fin des années 1920, Marius dit Nono, est veuf car sa première femme n'a pas survécu à l'accouchement. Ils auront une fille.
Il quitta le Limousin et le bar/coiffeur/barbier qui appartenait à sa belle-famille.
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Quand j'étais petite, en voyant cette photo dans la boite familiale, je me demandais comment c'était possible que Charlie Chaplin se retrouve sur une photo de famille. Des années après, j'ai réalisé que c'était Marius. Un sosie non-officiel ?
De son côté, Henri avait la chance d'être né à Sainte-Adresse dans une famille très aisée. Au début des années 1930, la rencontre avec Raymonde (qui revenait du Berry) ne plaisait pas au père d'Henri. Raymonde était pauvre, d'origine espagnole, divorcée Settar, et donc mère de trois enfants avec un Arabe. Rien n'était convenable aux yeux de ce chef de famille. Il menaça alors son fils de le déshériter si mariage avait lieu.
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Henri choisit l'amour, et perdit la fortune. Mais il fallait bien nourrir la famille, qui par ailleurs, s'agrandissait avec l'arrivée de Raymond et de Paule. A la sueur de son front, Henri devint Docker au Havre. Une nuit de 1937 ou de 1938, sur les Docks, une dispute éclata, et grand-papa tua un homme. Le lendemain, son ami le Maire lui ordonna de quitter Le Havre, sans jamais revenir, contre la protection de celui-ci.
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Voilà comment nous sommes arrivés à Rouen.

La Seconde Guerre Mondiale éclata. Ma mamie Paule a failli mourir par un rideau de fer qui lui tomba dessus, elle eût juste le temps de se décaler. Une autre fois, alors qu'elle était dans une des églises de Rouen avec son frère Raymond, des bombes étaient jetées sur la Ville. Les deux bambins se cachaient derrière un des quatre piliers de l'édifice. Raymond attrapa la main de sa soeur pour changer de pilier. Les obus ont détruit les trois autres sauf celui où se trouvaient les enfants. Une autre fois, un des soldat allemand qui était cordonnier a réparé les chaussures de ma grand-mère car elle lui faisait penser à sa propre fille. Pendant la guerre, Henri décéda à cause de l'alcool devant Paule. Et à la fin du conflit mondial, les cadavres des allemands flottaient sur la Scène. Et comme les ponts étaient endommagés, il fallait traverser à la barque au milieu des centaines de corps.
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Tout cela a fortement traumatisé Paule. Elle en avait perdu l'usage de la parole pendant plusieurs années. Avant de la reprendre, en étant bègue, ce qui la faisait souffrir des moqueries. Apprentie Modiste, puis vendeuse chez Printemps. Même si elle retrouva une élocution normale, rien, mais rien n'aurait pu présager sa carrière de chanteuse d'Opéra sauf ... d'avoir grandit avec des parents qui chantaient tout le temps.
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Entre les années de Conservatoire et les années en tant que membre du choeur de l'Opéra de Rouen, il y eût 10 ans au total et 100 représentations. Sa carrière lui a permis de croiser Jean Ferrat dans la rue et de chanter avec Alain Vanzo. A l'Opéra, lors d'une pause pendant une répétition, elle s'est rendu-compte avec Mady Mesplé qu'elles avaient les mêmes ballerines. Elle a surtout chanté 17 fois avec Luis Mariano. Et par dessus-tout, elle a eu l'extrême chance de pouvoir chanter avec La Callas.
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Paule a eu le courage de disputer Claude François, qui avait refusé de recevoir un fan, venu en fauteuil roulant lui apporter un bouquet de fleurs. Et elle a eu gain de cause.
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L'Opéra Garnier avait repéré ma mamie et lui avait proposé une place de choriste. Par peur, Paule refusa ... ce fût sa pire décision. Mamie, on ne refuse pas Garnier !



En 1932, Marius était tellement content d'avoir un fils, qu'il a fêté la chose avec Monsieur Alcool. Ivre de joie et ivre tout court, Nono avec sa tête de Charlot, est donc allé reconnaitre l'enfant à la Mairie. Mais au lieu de dire Luc Maublanc ... il a dit Luce.
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Des années après, l'anecdote a amusé le réalisateur Denis de la Patellière, qui écrivait son prochain film : Les Grandes Familles . Mon grand-père a donné son nom au personnage Lucien Maublanc interprêté par Pierre Brasseur aux côtés de Jean Gabin.
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Papy Luc, dit Ti Lu ou Pépère, était souvent charrié au sujet de sa ressemblance avec Zorro ( Guy Williams ). Et Nono à Bernardo ( Gene Sheldon ), vers la fin de sa vie.
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Ti Lu était parachutiste pendant la Guerre du Vietnam. Nous savons que papy a laissé sa petite graine là bas, mais on ne sait pas si elle a germé. Il fut rapatrié en France car il avait attrapé le paludisme.
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Pépère a aussi fait la Guerre d'Algérie, parachutiste encore, où il avait été appelé de force. Il y a laissé un morceau de doigt, ce qui la rapatrié aussi. L'accident a arrangé mon grand-père car il ne voulait pas tuer les Algériens, lui qu'on prenait pour un kabyle. Mais il ne pouvait pas non plus déserter. Les horreurs qu'il a vues, l'auront marqué toute sa vie.
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Et si l'accident n'en était pas un, alors, il est pour moi, le plus grand des héros.
On ne tue pas ses frères.
